Monday, March 17, 2014

L'Avocat et les Droits Humains (Part 3)





Quand ils se trouvent dans une société comme la notre, dans un Etat de droit comme celui qui règne dans les sociétés occidentales, leur rôle est de vigilance, sans doute, mais au fond il n'est pas très difficile à assumer, car il ne demande que de la lucidité et de la précision; veiller à ce que les droits de la défense soient respectés. Tel est le premier devoir de l'avocat, même si cela cause quelques impatiences en lisant le résultat dans la presse du soir, à celui qui saura qu'il aura à répondre ensuite devant le parlement d'une interpellation furieuse à propos de telle annulation, de telle instruction qui a entraîné la mise en liberté justifiée en droit de telle personne dont la seule libération suscite la mobilisation de l'opinion publique...

...Mais je marque sur ce point que j'étais sûr - point n'avais je besoin pour cela de faire de pari avec moi-même, et je m'en réjouissais à l'avance- que nous verrions un criminel contre l'humanité détenu dans les prisons françaises, qui laissait trace dans l'histoire de notre pays, ne pas manquer de se précipiter pour exercer le recours individuel à Strasbourg. Je m'en réjouissais parce que j'y voyais une symbolique formidable. Telle était sa conception à lui des Droits Humains et voilà que nous lui offrons cette garantie de plus! C'était bien la victoire du Droit et de la Démocratie...

...Dans le respect des Droits Humains, si le rôle des avocats est constant, dans nos sociétés, le rôle des magistrats qui sont, je le rappelle, constitutionnellement les gardiens des libertés individuelles, n'est pas moindre, et je me plais à le dire ici et à la place où je me trouve. La jurisprudence, la vigilance avec laquelle les magistrats assurent en France et dans les sociétés occidentales le respect des garanties de l'Etat de Droit., c'est à dire les garanties des Droits Humains, font qu'ils sont comme les avocats dans nos sociétés, au premier rang de la défense des libertés individuelles et dans la mesure où elles pourraient se voir par accident compromises, au premier de la défense des Droits Humains. De même dans l'ordre international, mais ce n'est pas toujours ainsi.

C'est peut-être au moment où change le mouvement de l'histoire, ou bien dans d'autres pays où les citoyens ne bénéficient pas des mêmes garanties et où les Droits Humains ne sont qu'une référence commode à fin de consommation extérieure, c'est dans ces moments-là et dans ces sociétés-là que le rôle de l'avocat devient important, difficile et dangereux.

Il en est toujours ainsi pour les femmes et les hommes de liberté, quand les libertés sont effectivement et pas seulement aux fins de discours politique, purement compromises ou qu'elles sont écrasées, à cet instant-là il faut assumer des risques majeurs.

S'agissant des avocats, quand ces heures-là viennent, alors ils sont les premiers interpellés, parce qu'ils se trouvent les premiers à avoir à assumer dans les palais que l'on ne peut plus appeler de justice, des causes où il leur faut soutenir envers et contre tout, et les droits de la défense et les Droits Humains.

J'ai maintenant derrière moi un certain nombre de décennies qui m'interdisent de prétendre, même si on prolongeait sévèrement l'outrance, de prétendre être un jeune avocat, mais dans cette carrière, mes souvenirs les plus vifs s'inscrivent, au-delà de la frontière, dans d'autres enceintes judiciaires, auprès d'autres avocats, hommes et femmes que je salue ici et que j'ai vu au péril de leur vie et de la sûreté des leurs, de leurs enfants, prendre pour le service des Droits Humains des risques qui pour certains se sont avérés mortels.

Je transporte avec moi une sorte de liste personnelle, et c'est en pensant à ces avocats car il y en avait, et à ces avocats là, car ils étaient là, que je rejoins les paroles que vous avez prononcées, Mr le Bâtonnier Favreau et Mr le Président Cahen.

Puissent leurs pensées être toujours avec nous. 

Robert Badinter