Wednesday, December 17, 2014

VOYAGE AU BOUT DE LA SOLITUDE. Par Issa Samba

VOYAGE AU BOUT DE LA SOLITUDE

Mor Faye n'est pas seulement aujourd'hui un peintre disparu. Son nom et son oeuvre sont ignorés de la plupart de ses contemporains. Et pourtant ce peintre obscur sénégalais est incontestablement l'un des précurseurs de l'art moderne africain. Son oeuvre s'est forgé une voie parallèle à celle de "l'Ecole de Dakar". Manifestement ses digressions poétiques, les formes ovales qui frôlent le cadre, les hachures, la spontanéité, la fougue et le vif de la couleur, les lignes nerveuses contenues dans son art dérangeaient les censeurs et commissaires. Sa façon de sentir et de comprendre le monde et les choses montre une correspondance particulière avec la réalité qui a caractérisé la vie d'une partie de l'oeuvre de Van Gogh.

Mor a développé avec la peinture une relation dans "l'abstraction-conséquence", le rapport intime qui s'est noué entre lui et la réalité est devenu plus important que tout, que la réalité elle-même.
Par suite de certaines difficultés relationnelles avec son environnement intellectuel et social, isolé par les exigences de la politique de l'art officiel, il entre dans une solitude, un silence insondable d'ou il ne ressort de temps en temps que pour définir clairement et en termes structuraux les rapports entre l'homme, son double et aussi avec les institutions.

C'est sans concessions, ni compromissions qu'il va, avec beaucoup de rigueur, associer un emploi du temps d'éducateur artistique contraignant avec celui d'un peintre de nuit trés fécond. Quelques centaines de tableaux et des poussières, sans compter le nombre impressionnant de piéces détruites pendant ses crises. J'en ai vu une quantité qui échappait à tout étiquetage, toute classification par rapport à la Négritude à la mode.

Un art de fraîcheur, de dérèglement des sens, grave démonstration de liberté individuelle et d'expression sous le regard étonné de feu Dembo Kanouté, historien-musicien.
Dommage!
Sur cette terrasse du "Chantilly", Mor, en ces années là a présenté des œuvres inimaginables. Chose caractéristique: la Négritude n'offrait aucun espace pour ce genre d'audace. Mor a réussi sans nul doute à créer un art différent en cachette; il a su prouver, avant de sombrer dans la maladie, que l'Afrique est une réalité magique traversée dans sa métamorphose de tragédies et de monstres.

Mor affronte résolument des problèmes plastiques formels, abstraits, il combat le figuratif. Paradoxalement, le voila qui aboutit à une espèce d'abstraction de l’éphémère, un peu comme Paul Klee en 1917. Période? Si c'est le cas, elle est belle et terrible à la fois, parce que suivie d'une "rupture". L'aggravation de sa maladie, la même que Van Gogh, un hasard? Le saura t-on jamais?

En tout cas, à la fin de sa vie, on le voit descendre dans un puits de couleurs, comme s'il voulait s'y suicider. Des structures et signes abstraits à l'infini, des taches désordonnées, pouvant faire penser à des camaïeux.

Mais Ay! ya ya ya! Quelle splendeur! Ces silhouettes de combattants dans la nature colorée, réminiscence d'images tangibles de pays connus, ou pourtant il ne s'est jamais rendu et puis....

Mor évoluant vers la mort me présente des œuvres, une affiche et me dit/ " Regarde, dans cette profondeur, il n'y a ni forme, ni style, ni nouveauté; seule importe ma liberté, celle de l'Afrique du Sud." 

Wednesday, December 3, 2014

L' Art n'est pas la Hiérarchie. Par MBaye Diop

Dakar, le 21 Mai 2003

Mr le Ministre,

Sujet: Réponse à la réunion de la Coalition des Artistes  du 19/05/2003

Je suis venu m'adresser à ma deuxième famille, les artistes, ici réunis avec vous, qui parlent d'art, parlent du beau et de paix, qui parlent d'amour, qui parlent de Dieu.

D'abord je m'adresse aux artistes: c'est bon de parler de quelqu'un, mais je crois que le respecter c'est encore mieux.

Je demande solennellement une minute de silence à la mémoire du grand protecteur des arts et lettres d'Afrique et même du monde, le patriarche Léopold Sédar Senghor.

Je pense que ce qui est important en ce moment pour les artistes réunis en général dans tous les domaines, c'est d'abord notre sécurité sociale, pour être sérieux. Beaucoup d'artistes, avant l'indépendance et après l'indépendance sont morts dans la misère et la pauvreté. Nous nous devons de nous poser la question actuellement, et nous réunir en premier lieu pour ça d'abord. 

Avant quoi que soit.

Mr le Ministre, vous avez autour de vous des personnes qui depuis l'ancien régime, se sont approprié la tutelle des artistes dans tous les domaines pour leur propre clan hiérarchique. Il est temps de leur faire savoir devant vous que ces artistes en face d'eux ne sont pas des marchandises au profit de leur soit disant représentant ou tutelle. 

L'art n'est pas la hiérarchie, la création est totalement différente.

Mr le Ministre, depuis combien de temps organisent-ils des Biennales? 2 ou 3 milliards au minimum de budget par an et au profit de qui? De leur clan et du gâchis.

Mr le Ministre, dans un grand pays de culture et de téranga comme le Sénégal, il n'y a même pas une Académie des Beaux Arts, ni une Ecole des Arts compétente!

La  Culture sénégalaise n'aura-t-elle donc plus de suivi après notre génération!!  

Il y a un petit coin de la Cité de l'ASECNA au Point E qu'on intitule l'Ecole Nationale des Beaux Arts, ou les élèves n'ont même pas de tubes de peinture ni nécessités indispensables, et avec toutes ces Biennales qu;ils ont organisées jusqu'à présent, ils auraient du construire une toute petite école des beaux arts du Sénégal.

Mr le Ministre, je m'adresse maintenant à vous.

 Vous avez en face de vous des artistes, des comédiens, des sculpteurs, des peintres, des cinéastes, des musiciens, des designers, des poètes, des danseurs, et l'ensemble de tous les arts qui représentent la culture sénégalaise.

Vous avez un ministère, vous avez des experts, vous avez des juristes. 

Il y a des critiques d'art dans le pays...

Mais, Mr le Ministre, organisez un Bureau! et que les artistes dans tous les domaines qui ont des projets et qui ont même déjà réalisé quelque chose, avec des preuves concrètes soient directement aidés pour leur talent et leur mérite sans favoritisme, que ce soit par groupe ou par individualité, En ce moment l'aide sera directement canalisée sans parti pris ni favoritisme avec des preuves concrètes.

Mais si vous leur donnez un budget communautaire pour tous les artistes, les contribuables ne verront rien car ils seront ruinés. La preuve, depuis qu'ils organisent des biennales, la confiance de l'Etat a été déçue. Ils se sont partagé le gâteau, et ce sont ces mêmes personnes qui sont autour de vous. 

Vous les avez un peu disloqué avec le nouveau régime, mais pas totalement.

Voila ma vision des choses, Mr le Ministre, avec toutes les preuves que j'ai pour mon pays, je vous prie de tenir considération de ma déclaration au nom de tous les artistes de mon pays, dans tous les domaines.

MBaye Diop
Artiste-Peintre
Grand Prix du Chef de l'Etat pour les Arts